Les avocats dans la Rome antique
Le premier Ordre des avocats trouverait son origine dans une législation de l’Empereur romain d’Orient, Justin Ier[1], ensuite intégrée dans le Corpus Iuris Civilis de Justinien[2], sorte de Code civil de droit romain[3]. La profession est toutefois plus ancienne, puisqu’elle remonterait aux premiers siècles de la République romaine (entre les VIème et le IVème siècles avant Jésus-Crist), voire au Royaume de Rome[4]. L’avocat était alors qualifié d’Orator, ou de Patronus. Ces premiers avocats étaient avant tout des citoyens romains importants, qui, afin de prendre plus de responsabilités au sein de la Cité, faisaient le choix de défendre leurs compatriotes[5]. La mission était gratuite en théorie ; elle se payait par des cadeaux ou le soutiens politiques de ceux qui devenaient les obligés – les « clients » – de leurs défenseurs. L’image absolue de cet Orator est évidemment Cicéron, l’adversaire de César, finalement assassiné par Marc-Antoine et Octavien, futur empereur Auguste[6].
La profession est institutionnalisée au début de l’Empire, aux alentours du Ier siècle avant Jésus-Christ, la législation organisant les questions d’honoraires[7] ou de port de tenue (la « toge »)[8], par exemple ; la fixation de règles qu’on qualifierait aujourd’hui de déontologiques se fait également par des décrets impériaux[9].
La genèse d’un barreau moderne
La chute de l’empire romain et la période trouble qui a ouvert le Moyen-Age rendent difficile la traçabilité de la profession et de son ou ses Ordres. Les avocats semblent alors rattachés aux procédures ecclésiastiques[10] (ils y gagneront leur robe noire presque identique à l’actuelle[11]) et il faut attendre l’ordonnance française de l’an 1327 pour retrouver une image précise des Ordres, au moins en France. Les avocats à cette époque sont alors plus proches du pouvoir et de la Cour du Roi qu’ils ne le sont de nos jours (en tout cas, en Belgique et en France ; dans certains pays comme en Espagne, ils gardent un rôle plus « institutionnels » encore aujourd’hui[12]).
Le modèle « classique » de l’Ordre prend racine à Paris, aux alentours du XVIIème[13]. Il va développer un style unique d’auto-gestion, d’élections internes, de désignation de son Bâtonnier (le chef de l’Ordre, encore aujourd’hui) et de maîtrise de son tableau (la liste de ceux qui peuvent porter le titre d’avocat, et de ceux qui ne le peuvent pas, ou plus) : ces éléments se retrouvent aujourd’hui à l’identique ou presque dans de nombreux barreaux, dont celui de Bruxelles. C’est également à cette époque que l’Ordre des avocats s’est pensé comme un contre-pouvoir, un chevalier du libéralisme dans un univers politique autoritaire[14]. Ce seront les avocats des restes de cet Ordre qui porteront la Révolution française à venir… et qui paradoxalement, après quelques mois, deviendra à son tour autoritaire et finira par interdire la profession d’avocat ![15]
Dans les provinces belges, un tel Ordre n’existait pas vraiment. Par exemple, au Conseil Souverain de Brabant, il y avait des avocats mais leur Ordre restait largement dépendant du pouvoir et des législations impériales[16].
Le chantier de Napoléon
Napoléon unifiera politiquement les Etats européens par les armes et apportera avec son Code civil une législation commune à tous. Il rétablira la profession d’avocat en 1808 bien qu’extrêmement méfiant vis-à-vis de gens jugés trop turbulents, « factieux, artisans de crimes et de trahisons »[17]. L’Ordre sous Napoléon ressemble au barreau parisien classique, mais avec un pouvoir autoritaire au-dessus de lui, sacrifiant son autogestion et imposant le contrôle du Procureur. Napoléon rétablira aussi la robe pour les avocats et imposera un costume de Justice quasiment unifié pour toutes les professions juridiques ; cette « toge » nouvelle nous est parvenue presque à l’identique.
La Belgique de 1830 récupérera cet ordre « sous tutelle »[18] avant de lui conférer sa « liberté » en 1836[19].
[1] J.-A. BRUNDAGE, The medieval origins of the legal profession: canonists, civilians and courts, Chicago, University of Chicago Press, 2008, p. 344 et s., cite par P.-L. BOYER, Histoire des avocats de l’Antiquité à nos jours, Paris, Dalloz, 2025, p. 28.
[2] C. 2, 8, 7.
[3] Sur l’influence remarquable de ce Code, voy. A. SCHIAVONE, IUS, l’invention du droit en Occident, Paris, Belin, 2011, p. 13 et s.
[4] En Grèce antique, il était déjà possible de trouver des logographes, comme le célèbre Démosthène, qui dispose de sa statue au Palais de Justice de Bruxelles, ou des sophistes, mais qui ne représentaient pas en Justice : G. RACHET, Dictionnaire de la civilisation grecques, Poitiers, Larousse, 1992 (1ère éd.), 1996, p. 143.
[5] Dictionnaire de la civilisation romaine, Paris, Larousse, 1968, p. 44.
[6] P. ex., P. GRIMAL, Cicéron, Paris, Fayard, 1986, 478 p. Cicéron a aussi sa statue à l’entrée du Palais de Justice de Bruxelles.
[7] La question des honoraires est aussi ancienne que la profession, mais toujours brulante d’actualité : J.-P. MAISONNAS, L’honoraires de l’avocat – ce tragique malentendu, Luxembourg, Legitech, 2025, p. 37 et s.
[8] P.-L. BOYER, Histoire des avocats de l’Antiquité à nos jours, Paris, Dalloz, 2025, p. 14 et s.
[9] Ibid., p. 27.
[10] Ibid., p. 30 et s.
[11] J. BOEDELS, Les habits du pouvoir : la Justice, 1993, Dole, Antébi, p. 85.
[12] L. KARPIK, Les avocats entre l’Etat, le public et le marché, XIIIe-XXe siècle, Paris, Gallimard, 1995, p. 57 et s.
[13] Ibid., p. 59.
[14] Ibid., p. 92 et s.
[15] P.-L. BOYER, Histoire des avocats de l’Antiquité à nos jours, Paris, Dalloz, 2025, p. 127 et s.
[16] J. NAUWELAERS, Histoire des avocats au souverain conseil de Brabant (2 tomes), Bruxelles, Bruylant, 1947.
[17] E. PICARD et N. d’HOFFSCHMIDT, Pandectes belges, tome 11, Bruxelles, Larcier, 1884, pp. 829-830.
[18] B. COPPEIN, J. DE BROUWER, Histoire du barreau de Bruxelles 1811-2011 Geschidenis van de balie van Brussel, Bruxelles, Bruylant, 2012, p. 21.
[19] Arrêté royal du 5 août 1836 contenant règlement sur la profession d’avocat et sur la discipline du barreau, Pasinomie 1836, III/6, 238-239. 55